Voleuse

 Voleuse,
Lucie Bryon, Sarbacane,
dès 15 ans.


Elle, c'est Ella: cheveux noirs courts, look à la garçonne, visage expressif, oreilles décollées qui lui donnent des allures de ouistiti. Ses parents on été mutés à l'étranger alors, pour ne pas perturber sa scolarité, ils l'ont installée dans un studio où elle vit seule avec ses poissons rouges. Sa meilleure amie c'est Leslie: long cheveux blonds, chemise à carreaux, bottes, attitude rebelle, experte en sarcasme. C'est l'année du bac. Ella aime fumer, boire, s'incruster avec Leslie à des fêtes auxquelles elles ne sont pas invitées et brosser les cours. Enfin... jamais le jeudi parce que le jeudi, à le première heure, elle observe Madeleine: cheveux châtains ondulés coupés au carré, grandes lunettes, discrète (très), gentille (trop) et de toute évidence pas trop douée pour les études. Chaque fois qu'Ella regarde Madeleine, le sentiment qu'elle éprouve la bouleverse. Elle devrait se déclarer seulement voilà, pour se marrer tout va bien mais pour gérer ses émotions, il n'y a plus personne.

 Un soir, lors d'une de ces fêtes squattées dont elles ne connaissent même pas l'organisateur, Ella tombe sur la timide Madeleine, échange quelques mots en rougissant, boit plus que de raison, vit une expérience psychédélique dans une des chambres de l'immense maison et se réveille le lendemain chez elle avec des objets qui ne lui appartiennent pas!



 Elle mute en kleptomane quand elle est saoule? C'est nouveau ça! Soudain, on sonne à la porte: c'est Madeleine. La belle demeure de la veille, c'était chez elle.

Voilà pour le pitch. Alors, oui, ce sont deux filles qui s'aiment mais ce n'est pas le propos de l'album. Je veux dire, ce n'est pas un livre sur l'homosexualité. Le couple central aurait très bien pu être hétéro sans que cela ne change rien à l'histoire. Non, ce magnifique roman graphique parle d'amour vrai (celui qui unit Ella et Madeleine), le genre d'amour qui fait grandir, devenir le meilleur de soi-même, qui offre un cocon de sécurité suffisant pour admettre ses ombres, les partager et les affronter ensemble. 
L'album parle de cette période chaotique qu'est le passage à l'âge adulte, il parle des mécanismes que l'on peut mettre en place pour apaiser les blessures de l'enfance et de l'adolescence. Il parle enfin d'amitié (celle qui unit Ella et Leslie), de ces amitiés profondes, faites de tolérance, de franchise, de compréhension, de soutien indéfectible et d'entraide.
Tous ces thèmes sont traités avec beaucoup d'humour, de tendresse, d'authenticité et sont portés par une conception graphique originale, découpée, comme un roman, en chapitres qui sont soutenus chacun par un code couleur, offrant différentes perspectives: l'histoire vue par Ella (orange) puis par Madeleine (safran) et enfin vécue ensemble par leur couple.


Le dessin flirte avec l'esthétique du manga. Les sensations, les états psychique et alcoolique sont rendus par des "effets spéciaux" à la Amélie Poulain: voix off, pensées parasites et métaphores graphiques. Quand Ella est submergée par une émotion intense au risque de s'y noyer, la vague est réelle, la classe ou le studio sont sous eau. 


Le cadrage est léché, la mise en page dynamique: un gros plan sur une nuque, sur des mains jointes aux doigts entrelacés suffisent à traduire ce que les mots ne peuvent exprimer. 



Bref, un gros coup de cœur, un coup de fraîcheur, un coup de bonheur.